Comment en finir avec le présentéisme ?

Le présentéisme est le nouveau mal des Français au travail, qui se manifeste sous différentes formes que ce soit à cause des collègues, la culpabilisation ou toute autre raison. Mais c’est un mal qui met en question le rapport au travail et à la productivité. De quoi s’agit-il ?


Comprendre le présentéisme

La notion est apparue aux Etats-Unis. Elle décrit la présence physique d’un employé sur le lieu de travail, au moment où il est psychiquement et même physiquement incapable d’être productif.

C’est un mal insidieux qui peut se manifester sous différentes formes comme le présentéisme contemplatif. Dans ce cas le travailleur est présent physiquement mais son esprit est ailleurs, c’est souvent associé à une souffrance ou une démotivation.

Il y a également le présentéisme stratégique. Il s’agit de rallonger sa présence au travail pour se faire remarquer.

Et enfin il y a le surprésentéisme qui se manifeste à travers les heures supplémentaires réalisées au moment où le travailleur est fatigué ou même malade. Il est souvent associé à un engagement excessif et chronique qui peut être dû à un souci de perfectionnisme, à une charge de travail très lourde ou à la culture de la structure, entre autres. 

Pour la psychologue du travail Océane Marchand, le présentéisme a une dimension intangible et il se substitue même à l’absentéisme. D’ailleurs il est beaucoup plus fréquent que ce dernier. On s’aperçoit de l’absence de quelqu’un, alors que dans le cas du présentéisme, il est difficile de s’en rendre compte. 


Les dessous du présentéisme

La présence régulière de l’employé qui ne prend pas ses congés et fait des heures supplémentaires le soir et le weekend peut paraître comme une aubaine pour l’entreprise. Mais il s’agit le plus souvent de présentéisme, qui se manifeste de différentes façons et qui coûte cher aussi bien à la structure qu'au travailleur. 

En effet, il s’agit d’une charge financière ou un surinvestissement mais sans s’accompagner d’une productivité supplémentaire. C’est tout le contraire, c’est un coût caché qui va de pair avec une perte de productivité et une baisse de la quantité comme de la qualité du travail. Ceci se répercute sur l’ambiance du travail qui se dégrade, engendre des coûts importants et une altération du climat social et donc une insatisfaction générale. Pour le travailleur, le présentéisme peut affecter sa santé de façon néfaste.

Au Japon, on assiste au phénomène de Karoshi qui est la mort par le surtravail. Il s’agit du décès soudain de cadres et de salariés associé à un arrêt cardiaque causé par le surmenage au travail et le stress.

Pour Thierry Rousseau, chargé de mission pour l’Agence Nationale pour l’amélioration des conditions de travail, le présentéisme est l’une des causes qui favorisent l’émergence de certaines pathologies dans le milieu professionnel. Ceci peut se manifester à travers l’aggravation de l’état de santé ou d’une maladie, le retard de la guérison ou du soin et dans certains cas, le présentéisme aboutit sur la décompensation brutale et le burn-out.


Causes du présentéisme

Le présentéisme peut être justifié par différentes raisons même si elles demeurent difficiles à synthétiser. Certaines sont impulsées par les employés eux-mêmes, alors que d’autres naissent à la suite de pratiques managériales ou de l’organisation du travail. Mais en peut résumer les principales causes comme suit : 

Les raisons associées au travail

Un salarié qui n’est pas satisfait de la qualité de sa vie ou bien de son travail où il ne peut décider de rien au sujet de l’organisation de son job par exemple, avec une rémunération peu satisfaisante, un sentiment d’insécurité, l’inexistence de congés payés et autres conditions encourageantes : tout ceci peut être source de démotivation. Un sentiment souvent désigné par la démission intérieure dont les principaux symptômes consistent au désengagement du travailleur et au mécontentement durable. 

D’un autre côté, l’employé ressent souvent une grande fatigue due au surmenage et une charge de travail excessive. Il exécute des tâches trop récurrentes ou des projets difficiles à achever dans les échéances prédéfinies. Dans ce type de situation, le salarié est amené à travailler de longues heures et à faire des heures supplémentaires pour prévenir l’accumulation du travail  par souci de professionnalisme ou perfectionnisme. Un employé avec un sens de travail aigu a tendance à se présenter au travail même s’il n’est pas très productif. 

Une autre variable qui entre dans cette équation se rapporte à la culture d’entreprise qui favorise le présentéisme excessif ou un excès de zèle. En effet, certaines structures créent un climat de compétition entre leurs employés qui sont toujours en quête de performance. Dès lors, certains salariés se pointent au travail même avec un état de santé instable ou en étant assez malades, ce qui peut être perçu à tort comme de l’héroïsme. 

Les raisons individuelles  

Le présentéisme peut trouver son origine dans des raisons individuelles. En effet, certains employés peuvent souffrir de soucis de santé incapacitants ou avoir une certaine dépendance psychologique vis-à-vis de l’employeur. Dès lors, toute absence est vécue comme un comportement déviant. Pour d’autres, le fait d’aller au bureau est une question d’éthique, car ils ont un sens de responsabilité développé et un sens du devoir envers autrui.

Certains salariés sont incapables de refuser quoi que ce soit ou de déléguer du travail car ils ne font pas confiance à leurs collègues. Mais les facteurs personnels peuvent aller au-delà du sens de la responsabilité, car parfois le présentéisme n’est qu’une fuite de problèmes personnels ou de difficultés financières qui rendent tout arrêt de travail quasi impossible.

De nombreuses autres raisons peuvent justifier un tel état comme une fatigue intense causée par des problèmes personnels ou professionnels, voire les deux. Un épuisement émotionnel associé à un fort investissement dans le travail, souvent désigné par le burn-out. De même que les relations difficiles avec des collègues ou des responsables hiérarchiques ou tout simplement un besoin de reconnaissance. Et parfois c’est juste une crainte omniprésente de perdre sa place ou ses dossiers ou de manquer une opportunité d’avancement.


Ambiguïté dans les rapports au travail 

Le présentéisme offre un certain éclairage sur les rapports particuliers entretenus dans le milieu professionnel. En effet certains employés font preuve d’ingéniosité pour entretenir l’illusion qu’ils sont pleinement investis dans leurs missions et tâches. Certains peuvent laisser une veste sur le dossier d’une chaise pour montrer qu’ils sont présents, alors que d’autres peuvent programmer des envois de mails à une heure tardive, inventer une réunion avec un client ou un partenaire pour filer à la douce ou attendre le départ du manager pour s’éclipser.  

Une autre catégorie ne fait que subir les méfaits de leurs relations au travail et aux supérieurs hiérarchiques. De tels employés vivent souvent dans la peur de perdre la sécurité du travail et d’être jugés incompétents dans un contexte favorisant la compétition dans le milieu professionnel. Ils sont en quête de perfectionnisme et sont soucieux de donner l’exemple et de faire preuve de solidarité vis-à-vis de leurs collègues encourageant implicitement le surtravail.

L’excès de présence au travail peut être associé à d’autres éléments comme : le présentéisme institutionnalisé, la passion pour son job ou l’ennui qui marque la vie privée. Le présentéisme relance le questionnement sur les besoins des travailleurs sur le lieu de travail, comme il souligne leurs multiples frustrations. Les individus expriment de nouvelles aspirations au travail comme donner du sens à leur labeur, la recherche de la reconnaissance, la flexibilité, entre autres. 

Comme le souligne Anaïs Georgelin, co-fondatrice de l’association SoManyWays qui accompagne les travailleurs dans la transition professionnelle, il existe une profonde mutation dans le rapport des salariés au travail, surtout les jeunes actifs qui remettent en question les modes de fonctionnement traditionnels dans les structures, dont le phénomène du présentéisme. Ce dernier constitue l’un des principaux facteurs de perte de sens et de désengagement au travail. Les employés aspirent à avoir des horaires plus flexibles et avoir la possibilité de bénéficier d’une longue pause au cours de l’après-midi, lorsque leur productivité baisse. Pour compenser, ils n’hésiteront pas à travailler jusqu’à 22h. 


Le malaise des Français

Les Français font preuve d’un excès de zèle et de présence au travail, surtout que dans le milieu professionnel, c’est toute une culture instaurée qui valorise les bosseurs et les bûcheurs. Un salarié qui a une bonne productivité et efficacité est souvent considéré comme une machine. Une louange qui met en avant que la quantité prime sur la qualité. Cette constatation est corrélée au statut du cadre qui ne comptabilise pas le nombre d’heures passées au travail, vu qu’il perçoit une bonne rémunération. C’est pourquoi le présentéisme est souvent l’apanage des personnes qui réussissent et c’est le prix à payer pour le statut ou le titre convoité. 

Au Japon, le cadre quitte son poste le soir à une heure assez tardive et passe le reste de la soirée avec ses collègues. Et en France un tel phénomène commence à se propager. Une étude réalisée en 2017 par Fellowes a révélé que les structures en France et en Espagne sont les plus impactées par le présentéisme en Europe. Plusieurs patrons et managers français évaluent la qualité du travail de leurs salariés en fonction de l’heure à laquelle ils quittent le bureau.

Cette perception s’oppose à celle des managers dans d’autres pays comme le Danemark, la Suisse et les Etats-Unis, où un collaborateur qui quitte le bureau après 18h est mal perçu. C’est souvent expliqué par un manque d’organisation et une perte de temps au travail dans des choses futiles. Et c’est même vu comme un signe de négligence vis-à-vis de la famille. 

Au Québec, les entreprises adoptent des horaires fixes de 9h à 16h30 et tout travail au-delà de cette tranche horaire est affecté à un manque d’organisation. En effet, de l’autre côté de l’Atlantique, on favorise plus la pratique des activités extra-professionnelles comme le sport pour bien entretenir son capital santé. Dans ce type de contexte, le présentéisme est vu comme une pratique malsaine que ce soit pour le salarié ou la structure. Deux modèles managériaux sont dominants, celui du management du contrôle où la productivité est mesurée en fonction du temps passé au travail et le management basé sur la confiance.

Dans ce dernier modèle, le temps passé au travail importe peu tant que les tâches allouées au salarié sont bel et bien exécutées. Le présentéisme n’est pas uniquement associé à la présence d’un patron ou d’un manager. On observe ce phénomène même dans les professions libérales et chez les indépendants qui ne subissent pas de contraintes d’horaires. Et pourtant ils sont soumis à une pression provenant de la demande. 

En effet, il y a toujours cette inquiétude de perdre un client, de décrocher un nouveau projet, de faire ses preuves dans le domaine choisi, de jongler entre vie privée et professionnelle, entre autres facteurs qui peuvent favoriser le présentéisme. Dès lors, cette pression subie en permanence aboutit sur certaines pathologies comme la fatigue chronique, les maux de tête, l’irritabilité, la perte de mémoire, l’anxiété, la déshumanisation, entre autres soucis liés au présentéisme. C’est un phénomène protéiforme et silencieux et il est difficile de le détecter ou de l’endiguer, mais il est possible de limiter sa propagation en adoptant des pratiques saines. 


Prévention du présentéisme

Pour commencer, il faut mettre fin à la glorification de la quantité, l’hyperactivité et la compétitivité intense, pour valoriser plus la qualité. Autrement dit, il vaut mieux privilégier le concept « less is more ». Il serait préférable de réfléchir à mieux faire avec moins et de miser sur l’efficacité et l’engagement des employés.

L’entreprise doit veiller au bien-être de ses salariés et garantir les conditions nécessaires à leur équilibre physique et psychique. Il faut revoir le rapport au travail pour une meilleure qualité et plus de productivité. Pour relever ce défi, il serait temps d’introduire des modèles managériaux alternatifs comme le slow management. Un concept qui favorise de mettre en place des environnements de travail coopératifs pour assurer l’épanouissement des travailleurs.

La pression sociale est l’une des principales raisons du présentéisme, et pour minimiser les dégâts, il convient d’entreprendre des actions de sensibilisation au sujet de ce phénomène, et ce à tous les niveaux depuis les salariés et jusqu’au top management. Adopter une attitude décomplexée et sereine à l’encontre du temps passé au travail, va se révéler fort bénéfique. Avoir un comportement modéré permet de mieux l’endiguer, autrement c’est l’effet boule de neige qui est déclenché et le présentéisme gagne en puissance. Il faut établir un climat de confiance et choisir la déculpabilisation des absents, et ce quelle que soit la raison : arrêt de maladie, télétravail ou autres. 

La réorganisation du travail est primordiale aussi, car elle permet de lutter convenablement contre le surmenage et la surcharge du travail. D’ailleurs plusieurs entreprises se sont engagées dans cette voie et veillent à améliorer les conditions de travail en prévoyant des mesures adaptées pour une meilleure gestion du temps. Il peut s’agir de mesures à petite échelle ou découlant d’accords collectifs. Il est primordial que tout le monde soit engagé et participe dans ce changement pour le bien-être dans le milieu professionnel.

Parmi les actions et les bonnes pratiques à adopter, il y a la mise en place d’horaires fixes d’ouverture et de fermeture des locaux, l’instauration du droit à la déconnexion et une charte de bonne conduite, l’interdiction d’envoi de mails ou d’appels professionnels après les heures du travail et le weekend, la détermination des horaires destinés aux réunions, la définition des critères d’octroi des primes de performance, la sensibilisation des collaborateurs au sujet des signes révélateurs d’une surcharge de travail comme le report de congé, les heures supplémentaires excessives, entre autres. En plus de l’instauration d’une politique claire pour la répartition des activités et la gestion des absences ainsi que la possibilité d’adopter le télétravail comme alternative à l’absence totale. 

Le présentéisme présente un réel danger pour la santé des individus et des entreprises. Il est souvent justifié par un besoin d’engagement et d’investissement, pour aboutir sur un surinvestissement qui menace tout le monde. Il est temps d’aller vers une révolution culturelle et managériale pour lutter contre ce mal insidieux. 

La démystification de la valeur du travail et du labeur acharné devient un must pour ne pas nuire plus encore à la santé des collaborateurs et la productivité des structures.


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Christophe Rieder

Christophe Rieder

Christophe Rieder dirige BetterStudy Swiss Online Education, l'institut de formation en ligne qu'il a fondé pendant ses études d'enseignant de la formation professionnelle. Après avoir travaillé quatre années dans la banque privée à Genève, Christophe décide de se reconvertir dans l'enseignement. Il a été formateur d'adultes en comptabilité à Genève et à Lausanne dans plusieurs écoles professionnelles privées. Christophe est aussi Maître d'enseignement à l'Ecole de Commerce Raymond-Uldry dans le canton de Genève, où il enseigne la gestion à des jeunes qui préparent un CFC d'employé(e) de commerce ou une maturité professionnelle commerciale. Christophe est titulaire d'un Master of Science HES-SO in Business Administration de HEG-Fribourg et d'un Diplôme fédéral d'Enseignant de la formation professionnelle. Il a effectué divers séjours d'études en Chine, aux Etats-Unis, en Irlande, en Allemagne et en Angleterre.