Le travail ne protège pas de la pauvreté

Un million de personnes en Suisse, soit un suisse sur 8, est pauvre ou est au seuil de la pauvreté, alors que ces personnes sont en activité. Situation qui prouve si nécessaire que le travail ne permet pas de subvenir à tous les besoins de cette population.

Alors comment faire face à cette situation pour éliminer ou même réduire la pauvreté dans un contexte marqué par d’importantes mutations au niveau du marché de l’emploi et de l’aide sociale ? Ci-après un éclairage fourni par l’expert de politique sociale Carlo Knöpfel. 

Les mutations qui ont marqué le contexte économique en Europe, notamment avec le Brexit et l’abolition du taux plancher du change entre le franc et l’euro, n’ont pas affecté l’économie du pays qui a continué à réaliser de bonnes performances en maintenant le taux de croissance au seuil de 1,5% en 2016. Caritas Suisse a mis en garde lors de la conférence socio-politique sur le droit au travail, contre le risque de pauvreté qui menace les personnes percevant des revenus faibles. 

Carlo Knöpfel, qui a occupé un poste au préalable au sein de Caritas et qui est également professeur à l’Ecole universitaire de travail social de Bâle, souligne que l’exercice d’une activité professionnelle en Suisse ne suffit pas toujours. 

La Suisse est l’un des pays les plus riches au monde et pourtant les statistiques officielles recensent 530'000 pauvres et 500'000 autres au seuil de la pauvreté. Une situation paradoxale qui peut être source d’inquiétude.

Carlo Knöpfel considère qu’il faut relativiser, car le concept même de la pauvreté doit être placé dans son contexte. Il est difficile de comparer un pauvre en Suisse à un autre du Sud Soudan. En effet, dans la Confédération Helvétique un individu est considéré comme pauvre s’il n’arrive pas à atteindre un certain revenu. D’un autre côté, il ne faut pas associer la pauvreté à un niveau matériel ou la possession de peu d’argent. 

Le professeur justifie son point de vue en précisant que les personnes disposant de revenus limités doivent souvent faire face à d’autres soucis notamment en ce qui concerne la stabilité d’emploi, les conditions d’habitat malsaines, l’endettement, les soucis de santé, entre autres difficultés. C’est la combinaison de tels facteurs qui peut mener à des situations difficiles qui se manifestent à travers la marginalisation et le désespoir au point où la personne en question ne voit plus aucune issue ni aucune perspective. 

Un tel phénomène est souvent lié à certains groupes à risque, notamment les individus peu qualifiés professionnellement parlant. Pour les plus jeunes, ils dépendent plus de l’aide sociale, alors que les adultes de plus de 50 ans ont du mal à réintégrer le marché de l’emploi. Il y a également les cas souffrant de soucis psychiques ou les familles monoparentales. En effet, les jeunes mamans se trouvent souvent obligées d’interrompre leur formation pour s’occuper de leurs enfants

La pauvreté menace encore plus les enfants qui vivent dans des foyers pauvres et elle devient en quelque sorte héréditaire. Dès lors, il faut faire en sorte de casser cette transmission et rompre ce cercle vicieux. Mais comment faire en sorte que les enfants pauvres ne soient plus des adultes pauvres dans l’avenir ? 

La solution se présente à travers l’enseignement et la formation, l’apprentissage de langues, le soutien et l’accompagnement des jeunes qui peuvent disposer alors des mêmes chances que les autres.

Malheureusement en Suisse, l’instruction creuse plus encore les inégalités. En effet, une partie de l’apprentissage se fait en dehors de l’établissement scolaire avec les devoirs et les exercices à faire à la maison. Pour les plus pauvres, cette situation les met en désavantage, car ils ne disposent pas de l’environnement favorable. Ils résident souvent dans des appartements aux espaces réduits et bruyants, sans ordinateur ou quelqu’un pour les aider, surtout lorsque les parents sont obligés de travailler. 


L’évolution de la pauvreté en Suisse

Au cours des vingt dernières années, le niveau de pauvreté s’est stabilisé. Ceci peut être expliqué de deux manières : soit il n’y a pas eu d’augmentation de pauvreté malgré les mutations qui marquent le monde entier, situation qui est positive en soi, ou bien les efforts fournis ont eu un effet faible ou nul. Ceci dit, il ne faut pas négliger les nouveaux facteurs et variables à risque qui se sont manifestés ces derniers temps.

En effet, de nombreux éléments font que certaines personnes peuvent devenir pauvres. Le travail ne constitue pas une garantie ou une protection contre la pauvreté. D’ailleurs les chiffres le confirment, étant donné que 530'000 pauvres sont recensés en Suisse alors qu’ils exercent une activité professionnelle.

Cependant la rémunération perçue est insuffisante à leur entretien. Même un homme se trouvant en état stable peut voir sa situation basculer à la suite d’un divorce par exemple, car il serait amené à verser une pension à son ex-femme. Mais de façon générale, les femmes et les enfants sont les plus exposés à la pauvreté.

La situation financière peut devenir aussi critique en cas de dépendance et de maladies chroniques, alors qu’auparavant de telles situations permettaient de bénéficier d’une rente d’invalidité, mais ce n’est plus le cas. L’assurance invalidité est devenue très rigoureuse pendant les évaluations des dossiers, ce qui a abouti sur un nombre plus important de personnes ne pouvant bénéficier de la couverture et qui sont dans l’incapacité de travailler. De tels cas n’ont d’autres choix que de profiter de l’assistance. Il y a également les réfugiés qui cherchent l’asile en Suisse et qui ont beaucoup de mal à intégrer le marché du travail.


Quel lien entre économie, emploi et pauvreté?

L’économie suisse est toujours en quête de profils qualifiés qui peuvent prétendre à des rémunérations très élevées, au moment où il y a de moins en moins d’emplois peu qualifiés. Une situation qui se confirme avec la digitalisation, la robotisation et la délocalisation. La dernière tendance est l’introduction dans les supermarchés du self scanning, qui permet au client d’emballer et de scanner ses produits, ce qui contribue à la disparition des emplois à la caisse. Il va de même pour d’autres secteurs d’activité comme la réservation et le paiement des voyages en ligne. 

En effet, de plus en plus de personnes emploient ce type de prestations pour réserver un billet d’avion ou une chambre d’hôtel depuis le confort de leurs maisons ou bureaux. Une solution pratique qui fait disparaître des emplois. Mais est-ce qu’il faut y renoncer pour la prévention contre la pauvreté ? 

D’après le professeur Carlo Knöpfel, il n’est guère nécessaire de revenir en arrière, car il n’est pas possible de contrer les dynamiques économiques, mais il est possible d’agir sur certains secteurs. Ainsi au niveau des stations d’essence, le client peut choisir de se faire servir ou non. Moyennant un centime de plus, on peut bénéficier d’une assistance et de façon globale, les personnes sont prêtes à payer plus pour leur commodité. Une tendance qui se confirme aussi à travers les livraisons et les services à domicile qui sont très populaires et qui créent plus d’emplois.

Le combat contre la pauvreté est rude et il passe dans un premier temps par la création de plus de postes ne nécessitant pas de diplômes ou de certificats. Il convient de garder à l’esprit que le fonctionnement de l’économie du pays suit des chemins qui lui sont propres pour préserver sa compétitivité et il n’est pas possible de la diriger en vue de créer des emplois sur-mesure. Il ne s’agit pas donc d’imposer ou d’interdire mais d’inciter. Ainsi, il serait intéressant d’encourager les entreprises souhaitant travailler sur des marchés publics à embaucher un certain nombre de travailleurs non qualifiés.

Une expérience précédente s’est révélée très réussie, elle portait sur les places d’apprentissage, il serait temps de s’en inspirer pour les emplois peu qualifiés. Une telle initiative peut être complétée par davantage d’investissement dans la formation des personnes peu qualifiées afin qu’elles puissent bénéficier d’avancement dans leur travail et les salaires. De même, leurs postes peuvent être occupés par des personnes en quête de job. Ceci dit, les tendances actuelles sont préoccupantes notamment en ce qui concerne le démantèlement diffus de l’Etat social.  

D’importantes économies sont réalisées aussi bien au niveau national qu’au niveau des cantons en procédant à des réformes régulières des assurances sociales. Evidemment, les rentes demeurent intactes mais ce sont les prestations qui sont de plus en plus restreintes. Ce qui augmente les risques de pauvreté et plus de sollicitations aux aides sociales, autrement dit c’est un cercle vicieux. L’expérience a démontré que les économies réalisées au niveau de l’Etat social sont contre-productives, il faut plus miser sur la formation et l’enseignement, car pour faire face à la pauvreté, il faut engager des investissements à long terme.

Christophe Rieder

Christophe Rieder

Christophe Rieder dirige BetterStudy Swiss Online Education, l'institut de formation en ligne qu'il a fondé pendant ses études d'enseignant de la formation professionnelle. Après avoir travaillé quatre années dans la banque privée à Genève, Christophe décide de se reconvertir dans l'enseignement. Il a été formateur d'adultes en comptabilité à Genève et à Lausanne dans plusieurs écoles professionnelles privées. Christophe est aussi Maître d'enseignement à l'Ecole de Commerce Raymond-Uldry dans le canton de Genève, où il enseigne la gestion à des jeunes qui préparent un CFC d'employé(e) de commerce ou une maturité professionnelle commerciale. Christophe est titulaire d'un Master of Science HES-SO in Business Administration de HEG-Fribourg et d'un Diplôme fédéral d'Enseignant de la formation professionnelle. Il a effectué divers séjours d'études en Chine, aux Etats-Unis, en Irlande, en Allemagne et en Angleterre.